Comment répondre fermement aux droits de douane de Donald Trump, sans pour autant mettre l’économie dans le rouge, ni obérer de futures négociations ? La Commission européenne planche sur sa réponse au feu d’artifice protectionniste attendu outre-Atlantique ce mercredi 2 avril. Ce, alors que les intentions du président américain restent floues. Le point dans cet article proposé par notre partenaire La newsletter BLOCS.
Lors d’un déplacement à Washington le 25 mars, le commissaire au Commerce, Maroš Šefčovič, et le chef de cabinet de la présidente de l’exécutif européen, Björn Seibert, ont certes appris que l’administration américaine en avait en premier lieu après cinq secteurs prioritaires : la pharmacie, les métaux (acier, aluminium, cuivre), les semi-conducteurs, le bois de construction, et, bien sûr, l’automobile.
Mais de là à savoir ce qui sera précisément présenté ce mercredi 2 avril …
On sait déjà que des droits de douanes de 25 % sur les importations automobiles seront ponctionnés dès ce jeudi [3 avril] – après les surtaxes sur l’acier et l’aluminium mondiaux introduites mi-mars -, c’est toutefois l’ampleur des « tarifs réciproques » prévus par la Maison Blanche qui reste le gros point d’interrogation.
Le dispositif concernera-t-il seulement certains secteurs, ou bien la charge sera-t-elle généralisée ? Comment seront prises en compte, dans le calcul américain, les barrières non-tarifaires comme, dans le cas de l’Europe, la TVA, ou les régulations des géants du numériques, pointées par Washington ?
C’est dans cet épais brouillard que Bruxelles se prépare néanmoins d’arrache-pied.
Bruxelles sous pression pour une riposte modérée
La Commission européenne a pour usage de dégainer des contre-mesures équivalentes à l’attaque initiale.
Ainsi, des droits de douanes frappant 26 milliards d’euros d’importations américaines en Europe, soit la valeur des ventes d’acier et d’aluminium européens outre-Atlantique, devraient a minima être mises en place mi-avril, bien que la liste des produits ciblés ne soit pas encore arrêtée (a priori les motos, les bateaux et le bourbon en feront partie).
Sauf que s’en tenir à cette règle, œil pour œil, dent pour dent, impliquerait d’aller beaucoup plus loin …
En effet, les exportations de voitures européennes vers les États-Unis (sans les composants) valent à elles seules 39,5 milliards d’euros par an. Sans parler, donc, des mesures réciproques. Une certaine pression pèse dès lors sur l’exécutif européen, pour que les représailles européennes restent plus modérées.
« En partant du principe que Washington applique à l’UE, par exemple, un tarif généralisé de 25 %, cela aura bien entendu impact sur notre économie, mais ce sera un impact limité, en tout cas dans l’immédiat. En fait, les fortes conséquences économiques de ce côté de l’Atlantique viendront si l’UE prend des contre-mesures. Les coûts des droits de douane pèsent en effet en premier lieu sur le pays qui les introduit », relève Fredrik Erixon, directeur et fondateur du European Centre for International Political Economy (ECIPE). « L’idée est donc d’avoir une méthode plus chirurgicale, en ciblant certaines catégories de produits – comme la Commission l’a déjà prévu – et pourquoi pas de services », poursuit cet économiste suédois.
Les services dans le collimateur de Bruxelles
Si les exportations servicielles ne peuvent pas faire l’objet de droits de douane, l’idée monte en effet, au sein de la Commission, de cibler le secteur des services, dans lequel la balance commerciale est largement en faveur des États-Unis.
Parmi les options : taxer les banques états-uniennes telles que J.P. Morgan or Bank of America, ou bien s’attaquer aux géants de la tech comme X, Google, ou Amazon, en faisant usage des régulations du numériques introduites par l’UE ces dernières années. Celles-ci, pourraient constituer de puissants leviers, tout comme les projets de taxes européens sur les mastodontes du numérique : ces entreprises ont en effet cruellement besoin du marché européen.
La Commission doit d’ailleurs indiquer dès cette semaine si Apple et Meta contreviennent au Digital Services Act (DMA), un règlement censé interdire à géant d’abuser de leurs positions dominantes, avec de potentielles amendes très élevées à la clef.
Reste que ces régulations sont particulièrement honnies par l’administration américaine. Or, Bruxelles veut éviter de glisser dans une surenchère de contre-mesures réciproque, et s’efforcera de garder la porte ouverte à des négociations.
Plus d’achat de GNL et d’armement Made in USA ?
En fait, la Commission travaille autant à calibrer ses futures contre-mesures, qu’à formuler une offre à Washington pour mettre fin aussi vite que possible au conflit.
L’institution entend notamment proposer que l’UE achète plus de gaz naturel liquéfié (GNL) aux États-Unis. Mais aussi, peut-être, de faire bénéficier aux firmes américaines de l’effort de réarmement massif en cours en Europe. Alors que, pour ce qui est de l’argent européen, l’UE s’orientait jusqu’ici vers une clause de préférence à l’industrie européenne, poussée par la France, Paris verrait toutefois d’un mauvais œil pareille proposition.
Quelle que soit l’issue de ces pourparlers, personne ne doute à Bruxelles que les portes du marché américain se fermeront davantage, avec des répercussions planétaires.
La préparation européenne concerne aussi les conséquences indirectes de ce choc douanier : la Commission, qui craint que l’UE devienne le débouché prioritaire pour les surcapacités industrielles chinoises, surveille ainsi les importations venues notamment de l’ex. Empire du Milieu.
La stratégie européenne devrait aussi prendre la forme d’une diversification des débouchés, et des fournisseurs : la Commission a en effet accéléré plusieurs discussions en vue de conclure de nouveaux accords commerciaux, comme avec l’Inde, l’Indonésie, ou la Thaïlande.